Clara Fierfort

Pourquoi le bull terrier ? Pourquoi la pierre philosophale ?

De même que l’Antiquité classique avait mis au point la posture topique du contrapposto, réinventée magistralement par Visconti dans la Mort à Venise (1971), Clara Fierfort fond deux postures récurrentes dans l’histoire de l’art visuel : celle du bestiaire cabré, et celle de la figure priapique. Généalogie d’un œuvre dessiné tout jeune et pourtant si sûr.

Le constat que semblent poser ces dessins, est celui d’une cruauté de l’anthropocène qui se résumerait presque à une dévoration : qu’il s’agisse de lances médiévales ou d’armes de cartels de la drogue, mais aussi du sexe masculin en érection, il y a pénétration et cette pénétration est violente. Dans la Suite Vollard de Picasso, la brutalité le disputait à la tendresse, et c’est cette ambivalence qui en faisait toute la subtilité et s’incarnait dans la figure du Minotaure – impossible par exemple de déterminer réellement s’il s’agit d’un viol ou d’une étreinte amoureuse, comme le suggère le titre, dans L’Étreinte III (1933-1939). Dans le Carrousel de Bruce Nauman (1988), le forain cède le pas devant le “massacre” au sens du carnage des chasseurs. Pendus par le cou, mutilés comme par la main d’un boucher pervers qui dépècerait les manèges des enfants (à défaut des enfants eux-même comme dans la légende de Saint Nicolas), ce bestiaire trace dans le sol sablonneux de l’espace d’exposition une trace morbide et fugitive. Il y a quelque chose du loup Ysengrin piégé dans la glace dans le Roman de Renart (XIIIème siècle) dans la queue ébouriffée de certaines formes d’Hallali (encre de chine, gouaches, papiers colorés, impressions monochromes noires sur papiers colorés et colle de montage, dim. 60x 100cm, 2018). Ça crie, et ça crie même visuellement, par l’emploi de quelques formes d’un fluo cri-ard.

Le titre de Bagarres (encre de chine, papier et colle de montage, dim. 29,5x 27,5cm, 2017) transforme la joute sexuelle en empoignade de voyous. Là, il tombe littéralement des hallebardes. La ligne claire, la précision implacable du collage en ombres chinoises, le modelé des masques extra-occidentaux se bousculent, dans une composition rigoureuse, pour tendre vers la sculpture en fil de fer.

Il y a quelque chose du poulpe et de la méduse, à y regarder de près, dans les Cartographies masquées (encre de chine et gouache, dim. 29,7x 41,5cm, 2014), en all over. Ces grosses fleurs vénéneuses et putrides salissent d’une certaine manière la part décorative de l’œuvre d’une Séraphine de Senlis (1864-1942) en creusant et en triturant la chair et le viscère de la pointe de la plume. La pieuvre, le globe oculaire, la cellule-œuf, tout ce gloubi-boulga visqueux et jouissif est désigné comme “cartographie”, comme s’il s’agissait de se repérer entre ces masques balinais et ces énucléations à la Georges Bataille (1897-1962) interprété par Hans Bellmer (1902-1975).

Dans la tauromachie d’Idées Noires d’André Franquin (1977), les rapports de force s’inversent et c’est bel et bien le taureau qui fait la peau au toréador. Ces rapports de force, Clara Fierfort les pense et les questionne, dans le jeu amoureux, dans le sport de la chasse, dans le passe temps et le passe droit. Parfois, elle semble mêler et mener ailleurs le dessin de Fred Deux (1924-2015) par la façon dont le narratif tourne à l’obsession et de Robert Malaval (1937-1980) par qui le papier se couvre de sortes de maladies cutanées. Parfois, elle réalise purement et simplement des dessins Pop à l’encre de Chine. Parfois enfin, elle fait éclater le Bestiaire de la mort de Cécile Reims en choisissant pour mascotte ou emblème le bull terrier en échos aux chiens et autres cerbères des mosaïques de l’antiquité, détournés en chiens de combat des classes populaires.

En somme, si son dessin se cabre et s’il s’agit d’une chirurgie et d’une boucherie, si le collage se substitue à une plume cannibale, si le décoratif est détourné au profit d’une monstration des entrailles et des cauchemars, ce n’est pas toutefois sans une dimension plus légère qui est celle d’un humour noir, calme et terrifiant.

Clara Fierfort est une chasseuse et une chasseresse, sa plume et ses ciseaux entaillent un corpus de références parfaitement assimilées, pour une histoire de l’art faite de collages et de fantômes, de citations conscientes, pré-conscientes et inconscientes. Sa plume maîtrisée ouvre des plaies que sa main, en thaumaturge, referme. Ainsi son dessin en sera mieux pansé (du beaume d’un humour bien caché), pansé (car de la panse vient la danse) et pensé (parce que si longuement réfléchi). In fine, la pierre philosophale de Durer vient guérir les morsures du bull terrier, et c’est par ce soin au sens de maîtrise et au sens de care, que Clara Fierfort met en images la recherche en histoire de l’art pour un résultat plein de promesses.