Raphaël Rossi

Le banc, le bavoir et l’eau usée / De trois sculptures de Raphaël Rossi

Le banc public est un motif topique de la ville moderne :  il peut être figure romantique (« les amoureux sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics » chantait Brassens), mausolée (dans les pays anglo-saxons en particulier), ou un espace à part entière. C’est un lieu de simple transit pour certain, un lieu d’habiter pour d’autres. Il a une esthétique qui appartient pleinement à l’imaginaire collectif, mais on ne le remarque plus. Certaines politiques urbaines rendent les nouveaux bancs inaptes à une trop longue station, couchée notamment : les sans-abris ne peuvent se les approprier. C’est ce qui semble arriver, à première vue, avec le banc Shut up ! I’m thinking ! I’m thinking ! Shut up (« ta gueule je pense, je pense ta gueule 2018) de Raphaël Rossi, par ses tubulatures agressives. Arme blanche, circulation, tuyau d’évacuation des gargouilles ? Ces accoudoirs dangereux ménagent trois espaces pour trois passant.e.s. Le.a spectateur.trice lui.elle-même est érigé.e en promeneur.se citadin.e. Le dossier, quant à lui, est le tombeau d’une sculpture de banc antérieure, désossée, comme un rappel que toute pièce porte en gestation la suivante et en héritage la précédente. La couverture de feutre que recèle ce dossier en grillage fait signe vers l’art informel des années 1960. On ne peut que penser au texte de la penseuse féministe américaine Ursula K. Le Guin : The carrier bag pack theory of fiction. Cette dernière propose de remplacer comme objet premier de l’humanité la forme contondante, blessante, pointue, plutôt masculine, par la forme ayant pour destination de porter, de contenir, de recueillir (sur le modèle du ventre maternel mais aussi du ou de la cueilleur.se). Or Shut up !… contient en puissance ces deux dimensions à la fois, et, par là, une pluralité de genres. Le titre suggère un creux la présence d’un penseur (un peu énervé), et, par là, inévitablement, laisse imaginer avec fantaisie que le Penseur de Rodin trouverait sa place sur ce banc.

Too lazy to leave the house fait signe, d’une part vers une figure humaine (« trop paresseuse pour quitter la maison »), et d’autre part vers un bavoir, selon l’artiste lui-même. Pourtant, plutôt qu’au nouveau né, on pense davantage soit à un pendu, soit à une armure. La superposition, le feuilletage de formes de faible épaisseur, presque en deux dimensions, pour constituer un volume, fait échos à la pièce emblématique La Guitare de Picasso (1914). Issu des recherches formelles sur l’art africain, puis du cubisme analytique, c’est une des œuvres clés du cubisme synthétique avec le Verre d’absinthe de la même année. Le rapport aux pleins et aux vides, la perspective conviée par des formes saillantes, tout fait signe vers une pensée de la sculpture qui révolutionne le rapport au plan et à l’espace. Le sculpteur russe Naum Gabo (1890-1977) mit au point de la même manière des sculptures structurées par un agencement de surfaces planes et, plus tardivement, par un réseau de filins que ne manquent pas d’évoquer les stores vénitiens auxquels est suspendu le bavoir de Raphaël Rossi. « Le métal permet de figer ce volume donc de ne plus répondre aux forces extérieures, par exemple au vent. Sans évolution de forme, il ne répond qu’à son propre poids qui lui donne cette image de silhouette apathique », écrit le jeune artiste. To lazy to leave the house est donc une forme inerte, pendante et suspendue, qui tient du costume (le patron), comme si elle était simplement stockée dans une armoire, convie un espace domestique (the house), et s’en remet à son poids propre. La sculpture est colorée avec de la résine époxy, qui vient adoucir l’effet agressif du métal. Le sculpteur indique avoir regardé le travail de Barbara Hepworth (1903-1975), une contemporaine de Naum Gabo : ainsi de Stringed Figure (Curlew) (Version I) (1956), un volume réalisé avec des plaques de métal et des fils qui évoquent l’intérieur d’une conque. Le bavoir est donc cette armure/costume/dépouille humaine qui vient se « plugger » au corps, selon le mot de Raphaël Rossi, pour le protéger.

La dimension de la protection est également présente dans I’m 19 but my mind old (2018, tapis, tubes d’acier, 400 x 60 cm). Selon les mots du sculpteur : « Ces tapis sont une vision à 6h du matin, à l’orée d’une journée et à la fin d’une fête. Dans la rue, le jour se lève, ces tapis roulés bloquent l’eau usagée pour la prolonger vers nulle part. Cet exercice de nettoyage des rues est un point d’ancrage dans le temps, il bat le rythme de chaque début de journée. » Là encore, l’imaginaire de la ville (et un petit quelque chose de la chanson de Jacques Dutronc de 1968 –« Il est cinq heures, Paris s’éveille ») est suscité. Cette fois, là où le banc était posé dans l’espace (constituant son propre socle), et le bavoir suspendu à des stores, ce tapis est déroulé le long du sol de l’exposition. Il s’inscrit dans la lignée de l’art informel et des feutres de Joseph Beuys et Bob Morris, protecteurs, cultuels, soumis à leur propre poids. De la même manière que l’on pouvait s’asseoir sur le banc, l’on peut piétiner ce tapis, qui épaissit l’espace d’exposition à la manière de la corde de Barry Flanagan dans « Quand les attitudes deviennent formes » (1969). Le tapis suscite deux gestes bien distincts : celui d’essuyer, et celui de boucher, qui reflètent la pratique du sculpteur. « Eaux usées » est une expression lexicalisée qui mérite que l’on s’arrête un instant dessus, tant elle est visuelle et sculpturale –comme si la matière vive la plus insaisissable qui soit, l’eau, pouvait être travaillée jusqu’à l’usure, fatiguée. Enfin, on notera que ce type de tapis, un l’occurrence un ready-made (avec la marque de la maison Franck et Fils inscrite sur sa longueur), se nomme un « jésus ». Dimension christique par l’onomastique qui renforce la dimension protectrice (d’amour) de cette matière textile.

En somme, le banc, le jésus et le bavoir suspendu à ses stores (comme le linge mis à sécher d’une fenêtre à l’autre dans tant de villes) construisent un espace urbain vu à travers un regard qui décompose et recompose l’espace et ses structures avec un mélange d’agressivité (qui est sans doute avant tout celle de la ville contemporaine) et de bienveillance (la résine époxy dorée, le tissu doux, l’assise).