Rebecca Digne, solo show, CIAP Vassivière

Le sable, la corde et le radeau (plus la terre)

Le solo show de Rebecca Digne s’intitule d’après la pièce éponyme qui met peut-être le plus en jeu les caractéristiques architecturales du Centre International d’art et du paysage de l’île de Vassivière : les soubassements apparents laissés visibles par les architectes Aldo Rossi et Xavier Fabre. Du même coup, l’architecture est presque contredite par cette matière, ce matériau primitif et élémentaire : la terre. La terre s’amoncelle et menace le bâti  -on sait avec l’archéologie que la terre comme le sable ensevelissent les constructions humaines, strate à strate. Un choix dramatique de l’artiste, donc, de rappeler le memento mori de l’architecture, qui, poussière, redeviendra poussière. En même temps, la terre, c’est le facteur irréductible de l’architecture : le sol. Arte povera ? Ruine ? On n’est en fait pas si loin ni de l’un, ni de l’autre. Cette terre, c’est l’alpha et l’oméga de l’architecture : son origine, et sa fin potentielle. En outre, l’esthétique ici conviée est celle de la mine (par le corridor qui y conduit notamment) : est sollicitée toute une terre d’image de l’exploitation des ressources naturelles qui est aussi présente, on le verra, dans Une Aventure.

L’exposition débute dans la partie la plus caractéristique du Centre, le phare. À l’intérieur de cette tour en béton, briques et verre, une véritable sculpture minimaliste, qui dit bien que le dispositif de monstration est essentiel pour Rebecca Digne : une table effilée en métal et en bois, un écran en béton. La vidéo Rouge manifeste deux choses : une esthétique, celle de l’haptique de l’argentique (le grain de l’image métonymie du grain des choses), et un éthos, celui de la mise en valeur de l’artisanat ancien.

Dans la nef, un monumental écran est le support d’une projection où la corde est l’accessoire central. Dans la vidéo de Rebecca Digne, qui restitue ici l’immensité de l’horizon d’une côte méditerranéenne, la corde est l’occasion de prendre ses repères, de questionner son ancrage à un territoire. Il s’agit aussi d’une quête psychique et émotive, où le fait de créer des nœuds et de mesurer la rive rend compte des linéaments de l’inconscient. Il y a également performance, comme dans plusieurs vidéos de l’artiste.

La corde est donc le motif crucial. De Robert Flaherty (Nanouk l’esquimau, 1922) et Hitchcock (The Rope, 1948) à Barry Flanagan (Two space rope sculpture, 1967) en passant par de nombreuses sculptures de Claudio Cintoli, la corde fait signe vers la navigation, la mesure (le cordeau), l’acte de larguer les amarre, l’aliénation (voire le lynchage), l’alpinisme, l’équilibrisme ; elle se positionne sous les pieds, autour de la taille, dans les mains, et autour du cou, traçant une sorte d’homme de Vitruve où mesure et conscience de son corps vont de pair.  La corde est aussi un matériau sculptural pauvre à part entière, prisé par l’Arte povera. Lorsqu’elle est non pas molle mais tendue, elle rend visible la « ligne de fuite », au propre comme au figuré ; d’une certaine manière, elle est alors à rapprocher de A Line made by walking de Richard Long (1967). Or c’est une corde réelle qui est tendue par Rebecca Digne, comme sortie de l’écran, de la fenêtre du petit théâtre à une distance de 400m environs. Au bout de la corde, les berges du lac de Vassivière, sur lequel flotte un radeau.

Ce radeau, il a été construit par deux maîtres charpentiers sur l’île, à partir d’arbres de Douglas déjà tombés ou morts sur pied. Il est le sujet d’une vidéo de l’artiste, Une Aventure, présentée dans la Salle des études. Par là, Rebecca Digne questionne l’utopie d’un espace personnel de survie. Le radeau flotte : le travail de la main, à partir des ressources d’un territoire donné, où la question de l’exploitation du bois est sensible, a atteint son but. Un radeau, celui de Géricault aussi, qui relate un naufrage historique du 2 juillet 1816. La encore il est question de survie, le radeau évoquant une iconographie moderne et actuelle qui tend vers la noyade, l’exil, la perte -les grandes migrations des années 2010, Lampedusa, les boat people, et tant d’autres. Un radeau, c’est un assemblage de bois et de corde, c’est un squelette d’arche de Noé, face au déluge. Ce radeau, de 168cm de longueur, mesure la même taille que l’artiste, comme s’il s’agissait de construire à sa mesure cette petite utopie d’une place dans le monde. Est-il le reliquat d’une performance ? Une installation ? En tout cas, c’est l’empreinte effective de l’artiste qui cherche à surnager.

Si la corde est un élément architectural traditionnel, c’est bien aussi le cas du sable, ce sable qui recouvre les vingt sculptures à la cire perdue visibles dans l’exposition. Le sable est là encore une métonymie : de la plage, de la Méditerranée, de l’archéologie, du grain de l’image, du sablier. Le mois d’août 1930, une année particulièrement méditerranéenne pour Picasso, ce dernier réalise de manière ludique sept bas-reliefs, entre le 4 et le 27 août, puisant dans le lexique du cubisme synthétique. Les baigneuses et les compositions ainsi obtenues, à partir d’objets ramassés sur la plage, sont un parangon de la sculpture recouverte de sable. Celles de Rebecca Digne font également signe vers Pompéi et le Voyage en Italie de Rosselini (1954). Et l’on en revient à Barry Flanagan, qui utilisa aussi bien la corde que le sable pour exploiter, de manière manifeste, les propriétés de la matière.

En somme, c’est par l’exploration de matières premières de l’architecture (le bois, la corde, le sable) que Rebecca Digne interroge les propriétés du centre d’art qui l’accueille ; la matière, très présente par le grain de l’image de ses vidéos, tend à en sortir, à un moment charnière pour la vidéaste qui s’essaye depuis plusieurs mois à la sculpture. Ainsi, architecture, sculpture, performance et vidéos se voient réunis de manière synthétique dans l’œil du regardeur, par un jeu scénographique qui interroge avec efficience les caractéristiques d’un abri posé sur une île artificielle.