Seunghwa Choi

La lueur de la résine

D’une pièce emblématique de Seunghwa Choi (1985, Corée du Sud)

La pièce centrale et modulable de la jeune artiste Seunghwa Choi (Trou de mémoire, 2016, matériaux et objets divers, installation, 85 x 75 x 7 cm) emprunte au premier abord au cabinet de curiosité européen : l’assemblage d’éléments disparates et singuliers dans un établi. Il s’agit d’un cadre, d’une étagère, ou d’une structure en tuyaux de plomberie et branche d’arbre. On pense aux Clip Tub de la marque PlayskoolⒸ des enfants nés au milieu des années 1980. L’une des case est occupée par l’étalage d’une serrurier : clés trouvées ici et là, ready-made pauvres et de faible valeur esthétique. Dans une autre case, des mécanismes d’horlogerie : sophistiqués, délicats, mais démembrés là où leur lieu d’être usuelle est de fonctionner ensemble. Ailleurs encore, une brosse à cheveux rustique faisant signe vers l’artisanat et le salon de barbier. Et puis en deux endroits, une infinie beauté : une feuille prise au piège d’une gangue de résine cristalline en tondo, et une série de petits hublots de cette même résine, écrins d’une branche d’arbre fluette débitée en tronçons. On croirait de petites fenêtres ou peep holes à travers lesquelles on verrait un arbre à l’extérieur de l’espace d’exposition. Les panneaux de bois qui accueillent ces hublots ont été façonnés par l’artiste elle-même.

Chaque case est déclinée dans le reste de l’œuvre comme pièces autonome, du ready-made au précieux assemblage en résine. Ainsi d’un élément d’argenterie des plus bourgeois emplie de cette même matière qui emprisonne une unique clé verticale. De manière générale, l’usage de la résine cristalline, parfois teintée d’un colorant pastelle, qui vient figer l’éphémère et le fragile dans une pièce elle même brisable mais possiblement éternelle, est fondamentalement un memento mori.

Là est la force première du travail de Seunghwa Choi, son grand âge en quelque sorte quoiqu’en pleine émergence. L’acte de voir est un acte de passage, car la matière est transparente et que le regard la traverse immanquablement. Ce passage, c’est aussi, symboliquement, celui d’un cheminement des âmes, au-delà d’une œuvre qui est fondamentalement finie.

À mieux y regarder et quoique la référence au cabinet de curiosité soit une évidence, par le jeu de la structure d’une part, de la transparence de la résine d’autre part, on a bel et bien affaire à un vitrail ultra contemporain. En lieu et place des plombs, ces tuyaux de plomb-erie ; et puis l’usage de la résine, qui est présent dans le vitrail actuel. Par là, il y a une invention extraordinaire dans l’imagination de la jeune artiste, qui sait se saisir d’un élément architectural sacré pour mieux capturer le quotidien et le transcender. Il y a quelque chose de la démarche d’un Damien Hirst (1965) qui figeait des requins dans un aquarium de formol, mais ici il s’agit d’un végétal ayant atteint le terme naturel de sa vie (une feuille morte, une branche chue de l’arbre). C’est sans doute ce qui fait la délicatesse de l’artiste Sud coréenne.

L’aquarium est d’ailleurs présent dans les installation de Seunghwa Choi, qui recueille des coulures ou joue là encore sur l’effet du vitrail par sa structure en fer forgé et son contenu transparent. La structure en métal, soudée par la jeune artiste, est récurrente dans son travail et vient tirer vers le brut la préciosité de son travail de la résine, tout en organisant ses sculptures en installations.

La puissance des pièces de Seunghwa Choi est de conjuguer des imaginaires artisanaux multiples (la serrurerie, le salon de coiffure, la plomberie, l’hôtellerie, la menuiserie) à une triple inspiration : celle du cabinet de curiosité européen et donc de la science organisée de manière muséale ; celle de l’art du vitrail et par là du religieux fait image translucide où la lumière naturelle extérieure est en adéquation avec la spiritualité du public ; mais aussi du procédé populaire et touristique asiatique de l’emprisonnement du vivant dans une matière translucide (papillons, coléoptères, petits poissons).

Entre culture populaire, spiritualité et artisanat, l’œuvre de Seughwa Choi est d’ores et déjà aboutie et d’une grande justesse, et l’on n’est pas étonné de la voir se délasser par l’humour en façonnant pour la Villa Belleville, de manière un peu anecdotique, de petits assemblages de figurines pour enfants (dinosaures et autres zèbres et primates), dans une adéquation entre ready-made et recyclage, entre évidence et énigme, entre enfantillage et grand sérieux.