Yuri Zupancic

Automne 2017

L’œil myope et le poumon

Yuri Zupancic est myope. La chose a son importance, moins parce qu’il ne voit pas le lointain, mais parce qu’il voit le près avec une acuité exceptionnelle. De la myopie oculaire découle inconsciemment une myopie esthétique : le goût pour le minuscule, le grain des choses, l’haptique. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’il se situe dans l’histoire de la miniature, des camés antiques aux portraits flamands en passant par la miniature persane. Rien d’étonnant non plus à ce que Yuri peigne avec de pinceau d’une finesse confondante et appose la dernière touche avec un unique poil de sourcil. Yuri peint donc des miniatures, sur les entrailles électroniques d’ordinateurs : en l’occurrence, des puces, puis des touches de claviers. Si l’on regarde d’un peu plus près ce matériel informatique, on constate en fait qu’il constitue lui même de minuscules architectures, un système nerveux, tout un paysage.

Papillon, cristaux de roche, ossements, organes, paysages, nus, et toute une série d’yeux…Ces peintures à l’huile sont hyper réalistes. Encore distingue-t-on les touches délicates en raison du dispositif de monstration qui exige que l’on observe ces œuvres à l’aide d’une loupe : ainsi travaille l’artiste, ainsi doit voir le spectateur. Ces miniatures sont ensuite présentées, soit dans des boîtes, auxquelles elles sont aimantées, soit sur des volumes de la main de Yuri, constituées de matériel électronique désossé. Parce qu’elles sont aimantées, elles sont interchangeables, dans la lignées des diorama ou des boîtes d’un Joseph Cornell, et l’artiste se mue en commissaire d’exposition, agençant ses minuscules tableaux selon sa fantaisie, ou une narration mobile. Le dispositif de monstration est réfléchi et essentiel dans le travail de Yuri Zupancic.

Mais au delà de ce travail méticuleux et que l’on dirait nerveux de la miniature (une miniature demande sept ou huit heures de travail), courbé sur sa loupe, Yuri, qui pratique le yoga, réalise des vidéos réfléchissant sur le mécanisme de la profonde respiration : l’écran est divisé en quatre, numériquement, et présente selon une symétrie centrale la même vidéo, quasiment abstraite, d’une radio de poumon en pleine respiration. Cette vidéo est ensuite projetée sur le mur, qui prend alors vie, ou bien montrée sur un écran –et c’est l’écran qui respire. Une bande sonore capturant un souffle régulier accompagne éventuellement ces vidéos. Tout d’un coup, on s’apaise, et l’on se surprend à respirer au rythme de la vidéo.

De quoi s’agit-il vraiment ? La pratique de la miniature, si elle questionne l’histoire de l’art dans son ensemble, s’inscrit ici dans un contexte bien particuliers : celui des nanotechnologies. On miniaturise de plus en plus. Yuri Zupancic, né en 1980, fait partie de la dernière génération à avoir grandi sans l’informatique et le numérique, à avoir assisté à cette révolution, et à l’avoir suivie avec bonheur. Lorsqu’il constitue ses volumes, en brisant des constituants informatiques, il ruine l’ordinateur, emblème de tout un système de valeurs dont le cœur géographique est la Silicon Valley. Mais dans le même temps, il exploite d’une part le potentiel poétique et allégorique de la machine, par exemple en choisissant des touches comportant les mots “fin” ou “echap”, qu’il ne recouvre pas de peinture, et d’autre part, il observe, fasciné, la puissance vitale de l’écran. En faisant respirer l’ordinateur, il participe à une double logique, contradictoire : il se fait à la fois démiurge, selon le mythe antique de Pygmalion, dont le dessein ultime et d’insufler la vie dans sa sculpture inerte ; mais il observe aussi, avec humilité, une vie qui le surplombe et dont il n’est pas individuellement l’auteur, acceptant ainsi cette puissance créée par l’homme mais qui tend, selon les fantasmes de la science-fiction, à lui échapper.

En somme, Yuri Zupancic se positionne, à la façon des moralistes du XVIIème siècle, en observateur de son temps. Ainsi d’une petite installation triangulaire constituée de trois volumes en matériel électronique démembré et réassemblé, sur lesquels sont aimantés une miniature d’un œil, qui renvoie littéralement à la dimension scopique de l’expérience esthétique ; une touche de clavier non peinte sur lequel est écrit un mot au contenu symbolique ; et un minuscule miroir, héritage du minimalisme, qui renvoie le spectateur à lui-même.

Entre le ready-made, la sculpture et la peinture, l’installation vidéo et l’environnement sonore (car Yuri est aussi compositeur), se dessine ainsi une œuvre complexe et déjà très aboutie de ce quasi autodidacte né dans les montagnes du Texas, qui aspire à être exposé dans des lieux moins institutionnels. Myope et cool, maître de l’allégorie et de l’ésotérisme, ce représentant de la Fondation Willam S. Burroughs est ainsi un artiste à suivre à la loupe.

https://www.yurizupancic.com/